Pour ma mère, le mot bled était synonyme de lieu désert, de vaste terrain desséché, de village isolé, perdu et sans intérêt .
Dans sa bouche, l’expression « c’est un bled » était souvent prononcée avec le souverain mépris de la citadine face à un lieu inculte dont elle n’aurait pu tirer aucun souvenir attractif pour briller en société.
Pour ma sœur et pour moi, mais surtout pour moi, je pense, le Bled, c’était l'enfer. Le livre de toutes les perditions, l’abomination scolaire dans toute son ampleur.
Actuellement, quand mon regard se pose encore sur la couverture blanche du livre, un vertige saisit l’âme enfantine qui est restée en moi.
Pour comprendre ce rejet, cette quasi haine, il faut savoir que, dès le début de ma scolarité chaotique, mes méconnaissances orthographiques furent telles que l’on ne pouvait pas parler de lacunes, ni de trous ni de cratères, non, c’était des gouffres qu’il semblait impossibles à combler.
Mon père, habituellement si peu enclin à surveiller mes connaissances scolaires, comprit un jour qu’il fallait s’attaquer au problème. Il choisit donc de prendre le taureau par les cornes et fit du livre Bled le sauveur de cette gabegie.
Décidé à ne pas lâcher prise lorsque nous partions en vacances, il n’oubliait jamais de placer le Bled dans sa valise entre une étude d’auteur grec et une autre d’auteur latin (faut-il le dire, le grec et le latin, c’était pour ses études personnelles).
Cette année-là c’est sous le doux soleil de Saint-Paul-sur-Ubaye que notre famille atterrit pour y vivre les mois de relaxation tant attendus …..
Le logement était bâti en fer à cheval. A droite, l’appartement, face à l’entrée, un mur important, à gauche, le fenil auquel on accédait par une échelle.
Avant même que notre installation soit tout à fait terminée, mon père étant distrait par un je ne sais quoi, ma sœur déroba le Bled pour le cacher.
L’acte me parut merveilleux ! Mais où cacher ce tortionnaire des cerveaux enfantins ? Il fallait trouver et vite encore ! L’idée du fenil surgit sans crier gare et fut adoptée par les deux âmes rebelles. Excellente cette idée du fenil ! Jamais notre père n’irait s’aventurer à gravir une échelle qui faisait quasi la hauteur du bâtiment !
Le Bled partit donc passer ses vacances dans le foin des Alpes-de-Haute-Provence.
De recherches infructueuses en recherches inopérantes, mon père finit par se lasser et nos vacances, si elles n’améliorèrent pas mon orthographe ni mes connaissances grammaticales furent bien agréables.
Au village, de temps à autre, le soir, un spectacle cinématographique était offert aux habitants. L’écran était installé sous le fenil de notre logement. A la nuit tombée, chacun venait s’installer en apportant sa chaise ou son tabouret.
Durant la projection, mon regard s’égarait de temps en temps vers la porte du fenil où le Bled dormait du sommeil du juste. Le film, après chaque égarement, me paraissait bien plus savoureux, bien plus ensorcelant et jamais alors un remord ne vint chatouiller ma conscience…
Celle qui fut bien surprise en automne, ce fut la vache qui reçut le Bled en même temps que sa ration de foin. Peut-être le mâchouilla-t-elle en rêvant à l'accord du participe passé, peut-être excréta-t-elle de superbes bouses conjuguées au subjonctif plus-que-parfait ... Allez savoir !
Mon père n'avait sans doute pas tort ...

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