mercredi 11 novembre 2020

Souvenirs d'enfance (39) : Le jardin

 

 

 

 

Le cornouiller                                  Crédit photo : Marcel Lefrancq* 
 

 

   "Parmi les plus belles, quelle image de votre enfance émerge avant les autres ?"

   Entendue à la radio, cette question m'a laissée perplexe et mise en difficulté quant à une réponse  objective.  Difficile à dire, n'est-ce pas ! Il peut y en avoir tant  de ces images issues des multiples petits bonheurs de notre jeunesse ! 

   Pour ma part, la première image qui me vient à l'esprit est celle de notre jardin  à Maisières** (Camp de Casteau).

   Je peux dire notre jardin et ajouter "à ma sœur et à moi" , nos parents n'ayant  aucune fibre "espace vert".

   Jardin, jardin quand tu nous tiens ! En tout cas, le nôtre ne tenait qu'à lui même et menait sa vie en toute liberté. Il  n'était ni ordonné  ni même un rien entretenu : aucun parterre, aucun sentier de gravier blanc, aucune pelouse rase, pas de haies ni d'arbres taillés, pas de massifs tuteurés. Un tel jardin ne fut jamais le nôtre. Chez nous, ce fut toujours, comme le diraient les Canadiens, "la sauvagerie". 

   Herbes folles parmi lesquelles nous pouvions disparaître en une seconde, rosiers délirants, bouleaux tordus, transformés en trampoline par nos indélicates interventions, buddléia aux proportions gigantesques, pêcher perdu entre mille graminées... rien n'était domestiqué en dehors d'un carré de terre, sauvé à grande peine à l'arrière du buddléia, et sur  lequel ma grand-mère cultivait ses fraisiers.

    Des sentiers ? oui mais tracés par les multiples allers-retours que Danielle et moi effectuions à travers notre domaine. 

    Sur la gauche, l'un d'eux menait à la balançoire accrochée à la branche la plus basse d'un immense tilleul, arbre frontière entre le parc voisin et notre jardin.

   L'autre sentier, le plus important, traversait le centre du jardin dans la quasi totalité de sa longueur. Il partait de la gloriette de rosiers grimpants, longeait une rangée de groseilliers pour aboutir au vieux cornouiller, terminal de nos galopades quotidiennes.

   Comment le souvenir pourrait-il ne pas s'attarder sur la beauté de la gloriette ? Durant tout l'été, cette ancienne plantation explosait en mille et un petits bouquets de roses rouge vermillon. Les rameaux, partis à l'assaut des arceaux rouillés qui les soutenaient, croulaient littéralement sous le poids de leurs fleurs et, au fil des semaines, formaient un parasol floral pour abriter certains de nos jeux.

   

Crédit photo : Marcel Lefrancq*

   Cet espace adorablement parfumé était devenu notre coin privé. C'est là que, par beau temps, nous installions notre magasin. Entraînées par notre imagination, nous approvisionnions notre table-présentoir de divers fruits et légumes récoltés dans "la sauvagerie" : faux épinards, plantains, fleurs de tilleul, groseilles rouges ou à maquereau, tout faisait farine au moulin quand il s'agissait de jouer "à la marchande".  Cailloux ou feuilles d'arbres  nous servaient de monnaie. 

    Une année, ma sœur, ayant découvert au bord de la route les éclats d'un pare-brise explosé, en fit une monnaie des plus précieuses. Un éclat valait à lui seul cinq feuilles de bouleau ou dix feuilles de troène.  Cet été-là, les transactions allèrent bon train quant à la valeur d'un bâton de rhubarbe ou d'une poignée de groseilles. 

 

Crédit photo : Marcel Lefrancq*

 

   C'est aussi derrière cette gloriette que Danielle réunissait ses aficionados des jeux interdits pour leur faire découvrir les charmes de la rhubarbe enrobée de sucre et ... de fourmis qu'elle dégustait sous leurs yeux exorbités. 

   Personnellement, j'ai toujours gardé mes distances en ce qui concernait la dégustation des fourmis de notre jardin. Je lui préférais, et de loin, le goût plus acidulé des cornouilles ou des groseilles et celui, tellement doux, des pêches et des fraises de ma grand-mère. 

   Certains jours, ayant répertorié tous les atouts de notre paradis privé, nous nous mettions à rêver d'aventures plus fantastiques. Nous rejoignions alors le fond du jardin et le bosquet de bouleaux qui nous dissimulait aux regards maternels.  De là, c'était l'escapade vers les bois, le ruisseau ou la clairière à la recherche d'autres trésors : fougères royales, lapins de garenne, chant du coucou, gerris, mûres, larmes de résineux .... rien ne semblait suffisant pour étancher nos soifs de découvertes ......

 

Crédit photo : Marcel Lefrancq*


 




* https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Lefrancq

http://www.lefrancq.be/MGL/Photo-som%201.html

 

** https://www.mons.be/vivre-a-mons/mons-et-son-histoire/villages-de-mons/maisieres

 

 

 

 

 

lundi 9 novembre 2020

Du Crestet à Prébayon


 

 

 25 juillet 2020


 

 
 
L'arbre bleu

 
La rando du jour, je l'ai faite plus d'une fois, à la recherche d'une nouvelle sente à découvrir, les variantes inconnues étant mes préférées. Comme toujours, cette sortie a apporté son lot de petites découvertes si agréables à l’œil du marcheur en quête de beautés naturelles.

A commencer par les jeux de couleurs, d'ombres  et de lumières qui ponctuent les sentes, sentiers et pistes les jours de grand ensoleillement.
 















Fruits du chèvrefeuille





Bryone dioïque ou navet du diable




 

Buplèvre raide
 





















Le silène,  en harmonie...


 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'épeire diadème

 

 











Quand le  buplèvre raide admire son ombre











Pris par l'atmosphère du lieu, Max entre en méditation transcendantale....le sens de la vie, notre rôle sur terre et tout ça quoi. C'est mieux d'être en forêt avec les odeurs de gibier, le bruit furtif des lézards et les vols de papillons pour faire le point. Être au cœur des choses ! Je m'attends à ce que prochainement, lors de la découverte d'un crâne de sanglier, il se mette à me réciter "to be or not to be" 








 



Dans le lit du Trignon, bientôt la naissance d'un jeune dinosaure. L’œuf commence à se briser. Plus que quelques heures ou quelques jours d'attente 😄

 
 






Centaurée ...
Echinops ..... ritro ?

 

 


 

 

 

 

 

 

Une splendeur qui n'existe plus que dans l'imagination, des murs en ruine, c'est Prébayon. Mais la sérénité qui règne dans ces lieux prouve qu'ils n'ont pas été choisis "au petit bonheur la chance*"

 






















 

En suivant le lit du Trignon, arrivée aux sources de ce ruisseau

Assemblage trois photos : Pascal Arvicus

 





 

 

Max encore, toujours et pour la vie











 






*linternaute.fr - les expressions françaises

Dans « bonheur », on retrouve le mot désuet « heur », qui signifiait « hasard » ou « chance ». Ajouter « petit » avant permet de conjurer le sort en se souhaitant « bonne chance », même si ce n'est qu'un petit peu. Le fait d'ajouter « chance » une seconde fois vient renforcer le souhait de départ.

 

 

 



dimanche 8 novembre 2020

Souvenirs d'enfance (38) - Bob

 

 

Il est des naïvetés qui vous rendent pur(e)s de toute pensée critique ou mesquine et font qu'une amitié ne peut être rompue.

A cette époque, je devais avoir 12 ou 13 ans et, oui, j'étais encore d'une telle naïveté ! Incurable semblait-il. Ma mère dans son souci d'hyper protection m'ayant souvent fait gober les plus incroyables bobards. 

Nous occupions alors, à Mons,  un appartement situé à la Rampe Sainte-Waudru qui longeait la collégiale du même nom. 

Notre propriétaire était père de deux fils : Bob, né d'un premier mariage, avait mon âge;  Pascal, lui, né de la seconde union, n'était encore qu'un bébé mais était le seigneur de sa famille.

Lorsque Bob venait  passer quelques jours chez son père, il n'était pas le bienvenu auprès de la mère de Pascal... 

Parfois, il montait chez nous pour partager mes jeux ou tout simplement discuter de choses et d'autres.  

J'avais conçu à son égard une amitié sincère, d'autant plus chaleureuse que j'avais très tôt remarqué le rejet de sa belle-mère à son égard. La moindre de ses actions était sujette à critiques acerbes ou humiliantes.

Oh ! Bob avait bien quelques gros défauts mais qui, à l'entrée de l'adolescence, n'en a pas?

Gourmand, il l'était,  jusqu'à avoir atteint un fameux surpoids qu'il portait comme une carapace face aux injustices de la vie.

Menteur, il l'était aussi. Pour ce défaut, il m'était impossible de ne pas parfois m'en rendre compte tant, lorsqu'il me racontait sa vie, des inventions plus qu'absurdes venaient tarabiscoter la plupart de ses récits. En fait, il s'inventait un monde idéal dans lequel, en toute probabilité, il se sentait plus heureux. 

Mais son plus gros défaut, celui qui ne pouvait pas lui être pardonné, était d'être le fils d'une autre femme...

Un jour, il commit un petit vol qui fut rapidement découvert par sa marâtre : où avait-il dérobé ce billet de 20 francs (aujourd'hui, 50 centimes d'euros) ? Je n'en ai jamais rien su.  Mais cette découverte provoqua un drame énorme.

Mis en demeure de justifier la provenance de ce billet, Bob se lança dans une explication des plus stupides. Ce qui ne fit qu'accroître le mépris de sa belle-mère à son égard. 

Connaissant l'amitié que je portais à Bob, Madame L. m'appela pour me faire connaître le méfait  et me mettre en garde : je ne devais plus accorder le moindre intérêt à son beau-fils, c'était un voleur ni plus ni moins, me dit-elle.

Après avoir demandé s'il  était  possible que ce billet ne fut pas la preuve d'un vol, sans avoir pu me faire entendre, je remontai chez nous, ulcérée par les propos de la belle-mère, bien persuadée qu'il y avait maldonne. 

Une amitié d'adolescence ne se détruit pas en quelques mots. 

Dans la soirée, éprouvant le besoin de se sentir réconforté dans son humiliation, Bob vint me trouver pour se justifier et me fit un récit identique mais tout à fait absurde quant à la provenance du billet (il fallut voir passer bien de l'eau sous les ponts pour que je réalise l'impossibilité de cette explication).

Il m'expliqua donc que ces 20 francs, il les avait trouvés en se promenant autour de la collégiale. Par hasard, mais oui, vraiment par hasard, il avait remarqué une pierre descellée  sur la margelle d'un puits ancien jouxtant Sainte-Waudru. S'en étant approché, il avait soulevé la pierre et, miracle ! sous celle-ci se trouvait le billet caché. 

Face à mon étonnement, Bob m'invita à le suivre de l'autre côté de la collégiale.

En catimini, nous sortîmes de la maison, contournâmes le lieu saint et arrivâmes au puits. 

Effectivement, une pierre y était descellée. A cette vue, il ne m'en fallut pas plus pour rendre ma confiance à mon ami et, par mes paroles de compréhension, pour le soulager d'une partie de son humiliation.  Enfin, quelqu'un le croyait !

Revenue dans notre appartement, j'expliquai en long et en large à ma mère que ce billet de 20 francs pouvait fort bien provenir de sous cette pierre .... puisqu'elle était DESCELLÉE comme Bob l'avait expliqué.   

Ma mère tenta de contrer ma naïveté tant qu'elle put. Elle me fit comprendre toute l'absurdité  de cette explication par des propos bien plus rationnels. Rien n'y fit. J'avais rendu mon amitié à Bob et je conclus qu'une fois encore sa belle-mère avait frappé bas. 

Bob repartit chez sa mère et ses visites se firent de plus en plus rares. Je ne le revis plus.

J'appris quelques années plus tard qu'il était décédé d'un cancer du cerveau alors qu'il n'avait pas trente ans. C'est alors que me revint en mémoire l'incident des 20 francs dérobés et que je réalisai à quel point j'avais été rendue crédule à cause de l'amitié accordée à Bob. 


Collégiale Sainte-Waudru, Mons  -  Aquarelle (ou gouache ?) de Gérard Noirfalise

 




 




lundi 2 novembre 2020

Mémoires d'instit - L'orvet

 

 


 

 

    Ma grande passion, durant toute ma carrière d'enseignante, fut toujours d'aller étudier la nature DANS la nature.

   En automne et dès l'arrivée du printemps, la moindre occasion nous voyait, les enfants et moi, partir à la découverte des mille et une merveilles que nous offraient les bois, les prairies et les marais proches de l'école.

   Parfois, la réussite d'une leçon était totale comme le  jour où, tous étendus au bord d'un étang, nous avions pu surveiller l'évolution des œufs, têtards et jeunes grenouilles qui coassaient à qui mieux mieux parmi les roseaux et le cresson sauvage.

   D'autres fois, il me fallait faire un effort énorme pour ne pas montrer aux élèves mon appréhension face à une découverte non programmée.

   Ainsi en fut-il le jour où leur découvert provoqua un rassemblement autour d'un orvet de belle taille, brillant comme un bijou précieux au milieu du chemin forestier que nous suivions.

   -- Vite, vite, Madame, venez le prendre pour qu'on puisse le voir de plus près.

   Dans un premier temps, je ne réalisai pas que ce qu'ils voulaient tous voir de plus près était ce petit reptile inoffensif, prisonnier au centre de leurs pieds qu'ils avaient placés en cercle pour former une barrière qu'ils imaginaient infranchissable.

   -- Ah, bien ! c'est un orvet, leur dis-je. Surtout ne lui faites pas de mal, il est très utile dans la nature mais aussi très fragile et patati et patata... 

   -- Oui, mais prenez-le, on veut le caresser.

   -- Mais je pense qu'il ne va pas aimer.

   -- Si, on veut essayer ! 

   -- Vous savez, si on touche à un orvet, il peut se casser la queue comme du verre. On ne peut pas lui faire ça ! 

   -- Mais faites attention alors, comme ça il ne se cassera pas. Allez, prenez-le ! 

   Courageux, les chéris, mais jusqu'à un certain point. Pour pouvoir le toucher, ils voulaient que je sois la première à établir le contact. 

   Impossible de me défiler plus longtemps. Le pire enseignement que j'aurais pu leur donner à ce moment aurait été de leur montrer ma répugnance à toucher un orvet.

   Ce dont aucun d'entre eux ne pouvait avoir idée c'est  que la pensée de ce contact me hérissait littéralement les poils des bras. Depuis que, dans ma jeunesse, mon père avait, en riant, posé un orvet sur mon bras pour, me dit-il alors, m'en faire un bracelet, j'avais gardé une horreur irraisonnée  de cette impression de froide puissance.

   -- Prenez-le, il va se sauver !

   -- Allez, prenez-le ! 

   Je m'accroupis donc et tendis la main puis, fermant les yeux durant une ou deux secondes, je pris l'orvet et le posai sur la paume  de ma main où il resta sans bouger.

   Voyant que le petit reptile bronze et argent ne présentait pas de danger, quelques élèves tendirent l'index pour lui caresser le dos.

   La forêt s'emplit alors des cris heureux et des rires émerveillés des plus téméraires qui avaient tenté l'aventure. 

   Un réel moment de bonheur dans cette allée ensoleillée où les oiseaux lançaient leurs chants en réponse aux rires enfantins. 

   Mais la meilleure leçon, ce jour-là, fut pour moi qui venais de comprendre qu'un orvet n'avait rien de répugnant.

 

 


 

 

 

  

Edward Bond "La brèche"

 

 

 

France culture , mardi 02 novembre 2020 - 8 h 55

Texte lu par Christian Benedetti 


 

 

La brèche

"Quand la brèche entre riches et pauvres s'élargit, les choses deviennent barbares.

On construit des hôtels particuliers et des lotissements tombent en ruine et on voit des mendiants dans les rues.

La valeur du capital augmente et augmentent aussi les statistiques des crimes.

On construit plus de prisons et on apprend à l'école aux enfants à obéir comme s'ils étaient déjà en prison.

Et tandis que la brèche entre riches et pauvres s'élargit et que les choses deviennent plus barbares, seul le barbare peut s'accommoder de la barbarie qu'il a créée et alors l'idiot et le brutal sont mis au pouvoir.

Nous n'avons pas besoin de passeport pour entrer en enfer, nous y sommes déjà quand la brèche entre riches et pauvres s'élargit.

Quand nous ne savons comment vivre, nous transformons les cités en désolation puis nous nous tuons l'âme."

 

 

 

 


Jean Jaurès

 

 

Laïcité à l'école : la "Lettre aux instituteurs et institutrices" de Jean Jaurès avait été publiée dans La Dépêche en 1888

 


 

 

« Lettre aux instituteurs et institutrices »

« Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse.

Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler.

"Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage."

 

J’entends dire, il est vrai : À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte ne comprendra point de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à des cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.

Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Il faut d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie et que, dans n’importe quel livre, leur œil ne s’arrête à aucun obstacle.

Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire ?

 

J’ai vu, l’autre jour, un directeur très intelligent d’une école de Belleville, qui me disait : « Ce n’est pas seulement à la campagne qu’on ne sait lire qu’à peu près, c’est-à-dire point du tout ; à Paris même, j’en ai qui quittent l’école sans que je puisse affirmer qu’ils savent lire. » Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel.

J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.

Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée, très générale, il est vrai, mais très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité.

 

Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine !

Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain, qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque, par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit.

Ah ! sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il vous est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous. Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser.

"Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes, des commencements d’idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur."

 

Je dis donc aux maîtres, pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs.

Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront. » 

Jean Jaurès