mardi 11 mars 2014

Randonnée au "Saut du Moine"

Au petit matin, Montbrun-les-Bains, lieu du rendez-vous
Randonnée au « Saut du Moine »

Je m'avancerais beaucoup en affirmant qu'ils sont arrivés de toute la France, les randonneurs !
Mais certains avaient parcouru quelques centaines de kilomètres pour se joindre au groupe. C'est dire la renommée de notre guide du jour Gilles Pascal et l'intérêt du programme qu'il offrait!
De Marseille, Valréas, Mirabel aux Baronnies, Aurel, Montbrun-les-Bains et j'en passe, ils sont venus, ils étaient là ! Ouh la là ! Cela fait un peu penser à la chanson mortuaire de Charles Aznavour alors qu'en réalité, cette randonnée fut une explosion de bonne humeur, de cordialité et d'ensoleillement.
C'est donc devant la mairie de Montbrun-les-Bains que se fit le premier rassemblement et la répartition des participants dans quelques voitures.
Direction suivante : les Alpes de Haute Provence et Simiane-la-Rotonde par une route en lacets qui nous permit, dans un premier temps, de garder un œil sur un Ventoux encore bien enneigé dans sa luminosité matinale.
D'un vallon à un ravin, d'un bois de chênes à des cultures de lavandes, la route escalada monts et collines pour, au final, nous amener à Simiane-la-rotonde, entre montagne de Lure et massif du Lubéron, sur ces hautes terres où l'espace est tel qu'il donne envie de s'envoler.
Lacets serrés, sacs à dos bien arrimés sur les épaules et, pour les plus prudents,
lunettes solaires et casquettes sahariennes, nous voilà partis pour deux grandes découvertes : l'Abbaye de Valsaintes et le « Saut du Moine ».
Marcher sur ces chemins calcaires m'est toujours un plaisir réel grâce à cette impression de luminosité dorée donnée par un ciel qui patine chaque pierre de ton crème.
A droite comme à gauche, dans les premiers kilomètres, les arbres en pleine floraison balisaient le chemin et l'on n'aurait pu dire qui, des rameaux fleuris ou des oiseaux, étaient les plus enivrants.
Accrochez-vous ! Ce fut ensuite une descente vers les gorges de Vaumale par une sente de montagne qui zigzaguait entre les lavandes sauvages, les farigoulettes et les genévriers porteurs de ces petites baies bleu foncé si agréables en bouche lors des randonnées parmi les garrigues.
 











C'est très bien les descentes mais, lorsqu'elles vous mènent dans des vallons étroits, la remontée de l'autre versant est inévitable, soyez-en assurés. Et c'est par une remontée aussi pentue que le fut la descente que nous arrivâmes à l'Abbaye de Valsaintes, à ses anciennes restanques et son parc floral.
Ensuite, nous repartîmes par monts et par vaux jusqu'au lieu-dit « Le Saut du Moine ». De la route que nous suivions, le regard plongea vers une gorge magnifique au fond de laquelle, depuis des siècles, un ruisseau, le Calavon, a creusé sa route vers une cascade impressionnante d'où il chute pour suivre la déclivité bien plus bas encore.
Entrée de la ferme
de Valsaintes
Passant par la ferme de Valsaintes et son allée de platanes, un dernier sentier bordé de hautes bruyères nous mena au but : les vasques, marmites du diable et hautes falaises calcaires du « Saut du Moine ».
Ah ! L'effort ne fut pas inutile. Une merveille ! C'est une merveille que ce paysage de roches lissées par l'eau et le temps, que cette eau transparente qui serpente d'un goulet à un évasement, que ces chutes d'eau terminées en écume floconneuse.
Et c'est là que l'envie vous prend de vous asseoir sur une plaque de calcaire tiède et de ne plus bouger, de rester à contempler les rayons du soleil se multipliant en mille éclats jusqu'aux sous-bois proches.
Mais … il fallut bien se lever et repartir, nous n'avions fait que la moitié de la randonnée ! ! !
Merci à toi, Gilles, pour cette magnifique journée.

 























Petite salade de  souvenirs ramenés dans la besace
Fleurs de cornouiller se mirant
dans le ruisseau
Visiteuse de l'Abbaye
de Valsaintes
Et encore une visiteuse




Mariage inhabituel de l'amandier et du gui
Vieil amandier en pleine floraison
au gîte de Chaloux


Un petit bouquet de bonheur ?
Merci, du bonheur, nous en avons
eu toute la journée !
Près des serres de Valsaintes,
un ancien pigeonnier restauré
Les anciennes restanques



Un puits en pierres sèches

Là, je m'avance peut-être, mais il me semble
qu'il s'agit de grès ronds qui ressortent du sol


"Tombera, tombera pas ?"  Éternelle question que se pose l'observateur  qui attend son tour pour passer.

Le bonheur est dans le pré au gîte de Chaloux










Dix-huit heures, le retour...

... en suivant la vallée du Toulourenc























Et toujours présent, leVentoux sommeillant cette fois
 au soleil du soir

lundi 10 mars 2014

ARBRES I Jacques Prévert

En en cherchant un autre, je viens de découvrir ce poème de jacques Prévert.
Je ne l'avais jamais lu alors que c'est l'une des plus belles lectures à faire, assis ou couché au pied d'un arbre et pour l'arbre qui se fera une joie de  passer le message à tous ses compagnons par d'imperceptibles tressaillements de feuilles ou par de fines effluves. Plus tard, un vent tiède, frais ou froid portera cette musique du poète à travers les régions, par delà les océans, dans les coins les plus inaccessibles de notre planète.... 
On peut rêver ... 

ARBRES
I
A Georges Ribemont-Dessaignes

En argot les hommes appellent les oreilles des feuilles
c'est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique
mais la langue verte des arbres est un argot bien plus ancien
Qui peut savoir ce qu'ils disent lorsqu'ils parlent des humains

Les arbres parlent arbre
comme les enfants parlent enfant

Quand un enfant de femme et d'homme
adresse la parole à un arbre
l'arbre répond
l'enfant l'entend
Plus tard l'enfant
parle arboriculture avec ses maîtres et ses parents
Il n'entend plus la voix des arbres
il n'entend plus leur chanson dans le vent

Pourtant parfois une petite fille
pousse un cri de détresse
dans un square de ciment armé
d'herbe morne et de terre souillée
Est-ce ...oh … est-ce
la tristesse d'être abandonnée
qui me fait crier au secours
ou la crainte que vous m'oubliiez
arbres de ma jeunesse
ma jeunesse pour de vrai
Dans l'oasis du souvenir
une source vient de jaillir
est-ce pour me faire pleurer
J'étais si heureuse dans la foule
la foule verte de la forêt
avec la peur de me perdre et la crainte de me retrouver

N'oubliez pas votre petite amie
arbres de ma forêt.

..............
Jacques Prévert, « Arbres I » (Histoires)



poèmes à paraître dans « Arbres » par Jacques Prévert,
avec des planches gravée par Georges Ribemont-Dessaignes,
aux Éditions de la Galerie d'Orsay, Paris



Copie faite d'après LE LIVRE DE POCHE  3e trim. 1965
Editions Gallimard 1963

samedi 8 mars 2014

Petit matin

 
Septembre 2014
 
Pipi or not pipi

Tic, tic, tic, tic, tic ...
Vraiment, cet oiseau doit arrêter de marcher sur le gravier de la terrasse ! Ce bruit est dérangeant.
Derrière l'oiseau, le paysage est magnifique : des iris, aussi élevés que les cyprès, se balancent au souffle tiède de la brise. Un nuage rose passe et repasse, s'accroche aux fleurs, se dissout pour réapparaître immédiatement. L'oiseau grossit, grossit, grossit. Oh! Misère, il va exploser, salir les iris, barbouiller le nuage...
Un stress me prend.
Tic, tic, tic, tic, tic …
Le bruit a recommencé, plus rapide, plus réel.
J'entrouvre les yeux.
Je suis enveloppée par la chaleur de la couette que je serre à pleines mains sous mon menton. Le lit est tiède et douillet comme un nid. Faut-il vraiment faire cet effort désagréable et ouvrir grand les yeux ?
Tic, tic, tic, tic, tic ….
Le bruit continue à se frayer un chemin jusqu'à mon cerveau encore embrumé : Madame, ma chienne, tourne en rond dans la chambre. Elle lance son alerte matinale à l'aide de ses petits ongles noirs et solides.
Brusquement, elle décide qu'elle a assez tambouriné le sol et se lance sur le côté du matelas pour y asséner quelques coups de patte. La technique est au point. On y sent une longue habitude, un entraînement quasi quotidien.
Poc, poc, poc ….
Cette fois, impossible d'échapper à la réalité de l'appel. Je tourne la tête pour voir l'heure. J'hallucine : 6 heures 33.
   - Non, mais, tu as vu l'heure ? Je suis retraitée ou pas ?
Pas de réponse. C'est normal.
Poc, poc, poc … l'appel au secours reprend.
Dans la pénombre, les grands yeux pleins d'espoir et de joie se mettent à briller, la grande copine vient de parler.
   - Bon, O.K., je me lève, arrête de faire tout ce raffut.
Je sors les jambes du lit, pose les pieds au sol. Horreur, j'ai raté mes pantoufles et c'est le froid intense du carrelage qui me fait frissonner de la plante des pieds aux racines des cheveux.
Entre-temps, Némo est venu se joindre à Madame pour la fête matinale. Hop, un petit bond joyeux à droite, hop, hop, une bousculade du cul contre Madame qui lui lance un regard peu amène. Qu'à cela ne tienne : sloup ! Un petit baiser, babines rousses contre babines blanches.
Madame n'en démord pas : si tôt le matin, Némo l'énerve et, relevant la tête, elle l'ignore. C'est moi qu'elle fixe droit dans les yeux. Et ses yeux me disent : « Alors, on se presse ou pas ? J'ai des besoins urgents, ne fais pas semblant de l'ignorer. »
Constatant avec joie que je me suis enfin levée, Madame quitte la chambre et se dirige vers la porte du jardin. Épaule contre épaule, Némo l'accompagne. En grommelant et frissonnant, je suis.
Écarter la tenture, trouver la clé, ouvrir la porte, cela ne prend que quelques secondes.
« Allez, vas-y, Madame, voilà, la porte est ouverte ! »
Pas de réaction, ni Madame ni Némo ne bougent. Seuls, deux cous se sont tendus, deux museaux ont avancé et les truffes vibrent à l'unisson pour humer l'air extérieur. Il me semble que j'entends les cerveaux fonctionner. « Trop humide » semblent-ils dire.
   - Ben, oui, quoi, il pleut, vous n'allez pas en faire tout un plat. Allez, zou ! Dehors ! Pipi, il faut faire pipi !
    - Vas-y, toi, si tu veux. Tu ne vois pas qu'il pleut ?
C'est la réponse que je crois percevoir.
    - Eh bien, oui, il pleut, et alors ? Moi, j'y vais. Qui m'aime me suive !
A cette heure précise, il semble bien que personne ne m'aime. Alors que j'ai fait un grand pas en avant pour donner l'exemple et que je me trouve maintenant sous la fine pluie matinale, les deux autres ont fait demi-tour et ont retrouvé qui son panier, qui son fauteuil.
Furibarde, je rentre, m'ébroue, verrouille la porte avec la ferme intention de me recoucher.
Sitôt la couette encore tiède repositionnée, j'entends s'élever dans le calme du matin deux ronflements heureux.
En ce qui me concerne, j'ai compris. Il ne me sera plus possible de dormir. La petite pluie m'a bel et bien réveillée. La journée peut commencer.
Et toujours les ronflements jumeaux.


jeudi 6 mars 2014

Inventaire printanier



 
 
 
A petits pas ou à grandes enjambées, le printemps avance les pions sur son échiquier.
Il n'a pas encore pu crier "shâh  mât" face à un hiver qui bataille ferme chaque nuit et chaque petit matin mais il a bon espoir.
Un peu partout, le paysage se transforme, les couleurs apparaissent, tendres dans un premier temps, plus vives de jour en jour. Il y eut d'abord les blancs, transparents, moirés ou brillants. Vinrent ensuite les rose - pâle  avec quelques touches de carmin et les jaunes qui explosèrent comme de mini-soleils  entre les herbes encore "grisounettes". 
Nous en sommes maintenant au début de la période mauve. 
Pourquoi pas ?  Picasso a bien eu sa période bleue et sa période rose. Le printemps vaut bien un peintre, non ?
 
 


 
 
Les amandiers, cerisiers , prunelliers et autres comparses  ont posé sur leurs épaules une traîne de vie qui caresse le bord des chemins, les sous-bois et  les vignes.
Ici une éristèle et une mouche jouent à copine-copine tandis que l'abeille charpentière se chauffe au soleil; là des violettes s'épanouissent ou, plus timides, se dissimulent encore sous les feuilles mortes; plus loin un orchis géant, dressé, tente d'éblouir la promeneuse; sous le chêne, un gland lustré  se lance à l'assaut de la terre à l'aide de son germe minuscule et cependant si puissant. Les yeux ne peuvent tout voir et  ce n'est pas faute de chercher.
Chaque promenade devient un moment d'émerveillement renouvelé année après année.
 
 
 
asperge sauvage
 
fleur de l'orchis géant
 
 
 





baies de lierre















l'éristèle et la mouche

















l'orchis géant




l'abeille charpentière (ne cherchez pas de réglage, la photo
est légèrement floue)



mercredi 5 mars 2014

Rando au col de la Madeleine

Pluie en semaine et, dimanche, grand soleil.
Il ne fallait pas laisser passer une si belle occasion d'aller réactiver les petits muscles des mollets.
Direction, donc, le col de la Madeleine entre Bédoin et Malaucène.

Un joli départ de sentier au pied
 même du panneau
de signalisation



Serpentant entre des yeuses rabougries et des pins, le sentier
vous promène en permanence face au Ventoux  


A droite, le regard se coule parmi la végétation
de la garrigue vers Bedoin et, plus à droite, vers Carpentras.
A gauche, petit coup d'oeil vers Malaucène...
... et plus à l'ouest, admirables, les Dentelles de Montmirail.


Loin, au sommet, deux pins dominent sentes, sentiers,
garrigue et vallées : mon but décidé dès que mon regard se pose sur leurs cimes.
Les traces d'un sanglier semblent
 bien ouvrir une sente vers les pins convoités


Le meilleur chemin pour y arriver ? O.K.
Et cette fois, on ne m'y prendra plus (l'expérience de 2 heures de marches et contremarches pour retrouver un sentier situé à 5 minutes), je marque, moi aussi, mon passage pour assurer le retour parmi toutes les sentes choisies à l'aller.
Retour qui, cette fois, s'effectuera en toute quiétude.



"Johanna, mon amie, même si tu en doutes, tu vois que l'expérience me sert parfois !!!"



Fin de randonnée : sur la route du retour entre Bédoin et Carpentras

samedi 1 mars 2014

Souvenirs d'enfance (20) : La tête de ma mère

La tête de ma mère.


Le bureau de mon père, au premier étage, était la pièce la plus ensoleillée de notre maison. Deux fenêtres donnant sur le Camp de Casteau, une fenêtre et une porte fenêtre donnant sur le balcon qui surplombait le jardin offraient des entrées exceptionnelles à la lumière. Tant de fenêtres, tant de lumière avaient de quoi attirer n'importe quel enfant. J'aimais venir m'installer dans cette pièce, jouer sur le bureau paternel, me lover sur le cosy corner pour lire mes hebdomadaires de Mickey ou les albums de Tintin, compulser la collection des cartes d'oiseaux ou tout simplement rester de longues minutes à contempler la vie dans l'aquarium que mon père entretenait soigneusement.
Cette pièce était réellement le petit éden de notre demeure. C'était un réel plaisir de s'y trouver le matin quand les fenêtres ouvertes sur le jardin laissaient entrer les chants d'oiseaux et le soir quand le soleil réchauffait de ses derniers rayons les murs de tons pastel.
C'est pourtant dans ce bureau que, durant plusieurs jours, l'une des peurs les plus horribles de mon enfance prit forme.
Un ami de mes parents, Michel S... , sculpteur de son état, avait été invité à s'y installer pour modeler, en terre glaise, la tête de ma mère. Quel lieu pouvait être mieux choisi en effet ? La lumière arrivant de toute part ne pouvait qu'être bénéfique à l'élaboration de l'œuvre.
La première séance de pose se déroula sans incident précis. Pour qui connaît et comprend l'art du modelage, il aurait dû en être de même pour les séances suivantes. Ce ne fut pas le cas.
Assise au milieu de la pièce, je notais bien que ma mère, face à notre ami, ne bougeait pas et parlait très peu. Ce n'était pas dans ses habitudes, elle si bavarde et toujours si nerveuse en temps normal.
L'ami, lui, faisait voleter ses mains autour d'une masse d'une couleur terne. Par pressions et coups de pouce successifs, il transformait la matière, l'allongeait, l'aplatissait, enlevait un morceau ici pour le remettre là au gré de ce qui me semblait être sa fantaisie. Drôle de passe-temps que celui de jouer avec cette énorme matière molle et si peu attrayante !
Un premier malaise se fit jour en moi, alla en s'amplifiant, au fur et à mesure que je voyais apparaître le volume d'un nez, le creux des yeux, l'esquisse de la bouche, le modelé des oreilles. 
Plus poussée par les prémices de la peur que par une curiosité enfantine, je demandai alors ce que faisait notre ami avec cette terre grise.
Michel se retourna, étonné, me regarda et m'expliqua qu'avec ce morceau de terre, il allait réaliser le modelage de la tête de ma mère. Je compris bien que Michel venait de me parler de la tête de ma mère mais je ne compris pas   le sens du mot modelage. Cependant je ne posai pas d'autres questions et me remis à observer les deux adultes.
Maintenant, le bloc d'argile présentait les signes certains d'une première ressemblance. Je perçus alors, avec effroi, que les traits de ma mère, passant de son visage réel à l'ébauche en terre, étaient venus se poser là par je ne savais quel étonnant mystère. En une fraction de seconde, je fus persuadée que, quand le visage en terre serait terminé, ma mère, elle, n'aurait plus de visage et qu'elle ne posséderait plus qu'un corps sans tête.
Pour la première fois de ma vie, j'étais confrontée à la notion de la mort et surtout de la mort de l'une des personnes qui m'étaient si   chères. La camarde s'était glissée dans la pièce et flottait autour de notre trio, impalpable, insaisissable et pourtant tellement présente. Un assassinat subtil se déroulait sous mes yeux et je venais d'en prendre conscience.


Mon sang se figea, mes tempes furent écrasées par une peur soudaine, irraisonnée, ma bouche se crispa sous l'effet de la panique et, faute de pouvoir parler, m'expliquer, avancer vers ma mère, tendre la main et la toucher, je fondis en larmes puis je me mis à hurler.
La violence de cette réaction inattendue laissa chacun pantois. Mon père, alerté par les cris, survint, me prit dans ses bras, tenta de me calmer et me demanda pourquoi je pleurais ainsi. Ma mère, abasourdie, me regardait sans comprendre. Quant à Michel, l'ami tombé dans ce qui lui semblait être le traquenard d'une fillette capricieuse, il restait là, les mains salies d'argile suspendues dans un temps devenu immobile. Il me regardait comme on regarde l'obstacle imprévu qui risque de mettre fin à un beau projet. Regard sans aménité faut-il le dire.
Ma panique était telle, si grande, si enveloppante que mon corps et mon esprit semblaient s'y être englués définitivement. Je criais, je criais comme si les sons émis avaient eu le pouvoir de former une barrière infranchissable, capable d'éloigner ce froid qui venait de me broyer le cœur.
Incapable d'expliquer ma peur, de donner le moindre sens à mes larmes et à mes cris, je finis par me taire après un dernier sanglot et aucune des questions qui suivirent ne put débloquer ce silence dans lequel je m'enfermai.
Durant les jours qui suivirent, cet effroi logé en moi réapparut par à-coup et je me remettais à pleurer chaque fois que la séance de modelage recommençait.


 Ma mère et Michel finirent par capituler. La tête décapitée, soigneusement enveloppée dans un linge humide, fut enlevée du coin du bureau où elle avait été posée et je suppose que le modèle et son sculpteur émigrèrent chez ce dernier pour que l'œuvre soit terminée mais ce n'est qu'une supposition car jamais cette tête en argile ne fit sa réapparition à la maison et personne n'en parla plus.

Crédit photo : Danielle Moreau 
Cette chambre, si bien située  à l'époque   (car maintenant, elle fait face au SHAPE ! ! !), servait aussi bien de chambre à coucher, le soir, que de salon pour les amis intimes, de bureau pour mon père ou de salle de jeux pour ma soeur et moi pendant la journée et suivant les besoins. Je crois que tous, grâce à sa luminosité et à l'espace qu'elle offrait, nous préférions cette pièce à toute autre.