mercredi 11 juin 2014

Souvenirs d'enfance (29) - Vers la Savoie

Vers la Savoie
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  Chaque année, ma mère relevait un véritable défi : emmener toute la famille en Savoie durant les deux mois des congés d'été. Chaque année, grâce à son opiniâtreté, le défi était gagné.
 Dans l'organisation du voyage, un rôle très important était dévolu à mon père : choisir le lieu du séjour....
 A l'époque, partir en vacances, quand on ne possédait pas de véhicule, demandait une organisation qui ne laissait rien au hasard. Fourmi laborieuse, ma mère employait toute son énergie à préparer les bagages, acheter les billets de train, prévoir les correspondances, contacter les hôtels ou les pensions de famille, confirmer les réservations pour la halte annuelle à Paris, ne pas oublier les chapeaux de paille de ses filles et le filet à papillons de son mari Ouf! Après toutes ces démarches, elle aurait pu avoir fait sa part de travail et se dire : «Maintenant, à lui!»
  Que nenni! En route vers la gare de Mons, c'était elle qui portait les valises, qui, entre les correspondances, calculait le temps imparti et, sur les quais, surveillait le comportement de ses filles. Mon père suivait, le filet à papillons sous un bras et des livres récemment achetés sous l'autre. Une sorte de casque colonial en paille vissé sur la tête, notre Tartarin- poète, partait pour les Alpes.
 A la sainte Trinité, épouse, mère, femme, incombait le bon déroulement du voyage, du départ de Maisières jusqu'au lieu d'arrivée quel qu'il fut. C'est pourquoi, de temps à autre, une longue écharpe de stress, de grincements de dents et de mauvaise humeur flottait derrière notre petite famille en route vers les sommets.
 Pourtant, ce rôle d'organisatrice, ma mère ne l'aurait cédé à personne même pas, je crois, pour le coût global des deux mois de vacances. Elle aimait ce rôle de femme pleine de ressources qui lui permettait, mine de rien, de dominer une famille un peu trop bohème en d'autres temps. Aucun des côtés prosaïques de la vie ne devait venir gêner son mari et elle s'y employait avec vigueur. La-dessus, que chacun marche au pas. Si, pour cela, il fallait porter des tonnes de bagages, elle le faisait sans hésiter.

  Une année, après le passage de la frontière, j'avais quitté notre compartiment pour me promener dans le couloir, donner libre cours à mon exubérance et voir le paysage mieux à mon aise. Après quelques allers et retours, j'avais obtenu l'autorisation d'un voyageur de monter sur sa valise et, les coudes appuyés à la longue barre en cuivre courant le long de la fenêtre, j'admirais la mer des vignes champenoises. Oui, une vrai mer que cette étendue verte qui moutonnait aussi loin que pouvait porter le regard . A l'émerveillement provoqué par ces vagues immobiles était venu s'ajouter celui d'un coucher de soleil beau à couper le souffle. Tout le ciel s'était drapé dans des dégradés chauds de rouges et d'orange et l'horizon dégagé apportait à ces couleurs une dimension extraordinaire.
  Perdue dans ma contemplation, je vis brusquement apparaître une bouteille énorme, immense, qui, partant du milieu des vignes, touchait le ciel de son gros bouchon à muselet. Sa hauteur inattendue me laissa sans voix. Jamais je n'avais vu de bouteille aussi impressionnante. Mais à quoi pouvait bien servir un tel modèle? Je ne demandai rien à personne et, toujours appuyée à la main-courante en cuivre, je me mis à réfléchir intensément. Il devait y avoir une réponse à ce gigantisme. Et brusquement vint la compréhension : Pour «mettre Paris en bouteille»! J'avais souvent entendu mes parents utiliser cette expression et n'avais jamais compris comment il était possible de placer cette ville pleine de rues, de musées et d'hôtels dans une bouteille.
  «Tout vient à point à qui sait attendre». Et bien ,voilà, j'avais attendu et la réponse se dressait maintenant sur fond de ciel en feu : une bouteille de champagne géante. Un grand contentement m'envahit, je venais de résoudre l'une des énigmes qui perturbaient ma jeune compréhension des choses de la vie.
  Après cette découverte non négligeable, je pus entrer dans un bon sommeil réparateur, bercée par les «tagadag, tagadag, tagadag» lancinants du train lancé dans la nuit.

  Le second jour du voyage, tôt le matin, ma mère m'éveillait et je l'accompagnais, encore à moitié endormie et toute frissonnante, dans le couloir du train où, si caractéristique des anciennes locomotives, l'odeur âcre du charbon et de la vapeur d'eau flottait dans l'air frisquet.
  Ma mère me hissait à la bonne hauteur. Pointant du doigt le paysage vers la droite de la fenêtre, elle me disait alors : «Regarde, on voit les Alpes».


  La ligne d'horizon n'était plus en accord avec le ciel, elle avait commencé à le mordre de toute la puissance de ses dents encore arrondies mais qui bientôt deviendraient plus pointues et agressives.






Et qui faisait la lessive quand l'amour
de sa vie chassait les papillons ?

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