vendredi 8 novembre 2013

Souvenirs d'enfance (15) Escapades

Escapades


Balang ! Balang ! Balang ! Le badelon savoyard tintait à toute volée et les sons cuivrés s'égaillaient à travers jardins, bois et taillis. Notre mère battait le rappel et exigeait notre retour au foyer dans les minutes qui suivaient.
Cette stratégie, elle l'avait mise au point pour mieux gérer nos escapades et nos pérégrinations journalières dans les bois et les propriétés privées voisines. La recherche de tous les trésors offerts par la nature nous entraînait toujours trop loin du logis et ses cordes vocales ne suffisaient plus pour nous faire réintégrer le sein de la famille.
Chercher à nous situer dans cet environnement de sentiers, de ruisseaux, de genêts ou de fougères était devenu pour elle un tel casse-tête qu'en dernier recours, elle avait choisi le son métallique d'une cloche de vache. Et c'était la bonne technique pour transmettre les ordres de retour à nos oreilles trop souvent fermées à sa voix. Il eut été très difficile de soutenir que, cette cloche, nous ne l'avions pas entendue.
Balang ! Balang ! Balang ! Tout le voisinage profitait des rappels. Les filles Moreau étaient encore en vadrouille, la petite suivant la grande dans l'ombre fraîche des bois. Parfois ! Pas toujours !
Les séparations dues aux intérêts divergents n'étaient pas interdites entre nous. Mon aînée pouvait avoir atteint le Chemin des Princes avec quelques amis de son âge alors que je passais mon temps à attraper des sauterelles ou à surveiller les lapins dans la clairière voisine. La distance entre nous deux était alors non négligeable.

Danielle
Où étaient-elles, mais où étaient-elles donc ces deux filles perdues pour la civilisation du béton et de l'asphalte ? Dans quelle propriété étaient-elles parties marauder des pommes trop vertes ? Au bord de quel étang le danger de noyade les faisait-il rire ? Sur quel chemin caillouteux la cadette s'écorcherait-elle encore les genoux pour revenir en larmes, les mollets décorés de petits filets de sang coagulé ? Le ruisseau de la clairière avait-il reçu la visite des chaussures et des soquettes blanches ? Et, cerise amère sur le gâteau de nos folies, quels fils barbelés l'aînée chercherait-elle encore à franchir à pieds joints pour épater la galerie de ses jeunes soupirants ?
... et moi
Pour ma mère, cela devait souvent être un cauchemar. Récupérer sa progéniture à l'heure des repas ou avant l'arrivée de la nuit tenait du tour de force quotidien. Non, franchement, dans de telles conditions d'indiscipline ce n'était vraiment pas une sinécure. Pauvre maman ! Comme son instinct de poule protectrice fut mis à mal dans cette campagne hennuyère !.. Et comme notre enfance fut heureuse dans cet environnement forestier pourvoyeur des plus belles découvertes de la nature.
L'une des stratégie élaborée par notre notre mère pour nous garder au foyer tout en se ménageant pour elle-même un peu de repos fut l'obligation d'une sieste les après-midi de vacances.
Mais allez faire la sieste quand le soleil du milieu du jour vous appelle à coups de rayonnements dorés, quand les chants d'oiseaux se répondent du tilleul au bosquet de bouleaux et du cornouiller à la gloriette de rosiers, quand les criquets stridulent à qui mieux mieux dans la rangée des groseilliers ! Qui aurait pu résister à l'appel du jardin et des bois en manque d'enfants ? Personne ! En tout cas, pas nous ! C'était au-dessus de nos forces.
C'est ainsi que ma sœur élabora un plan pour fuir cette chambre parentale qui nous était réservée durant nos deux heures de sieste. Influencée par la lecture des aventures de «Corentin chez les Peaux Rouges», elle fit preuve d'une imagination débordante. L'important, évidemment, était de ne pas laisser déceler nos fuites journalières et d'être toujours rentrées à temps. Dans ce domaine, je pouvais faire confiance à sa grande connaissance des différentes hauteurs du soleil dans le ciel. Elle se trompait rarement et, à quelques minutes près, était capable de nous donner l'heure quand la prudente nécessité du retour se faisait sentir.
Notre départ était réglé sur la décroissance du bruit des pas de ma mère qui, après la descente des escaliers se faisait entendre au rez-de-chaussée. Quelques minutes d'écoute attentive puis nous nous levions, quittions le cosy corner et, sur la pointe des pieds, traversions le balcon qui séparait la chambre du jardin. Comme de jeunes Roméo fuyant au chant du rossignol, utilisant la solide vigne vierge lancée à l'assaut du balcon, nous atterrissions à l'extrémité gauche de la cour en terre battue. Tout cela ne faisait aucun bruit et pourtant, cette cour était le passage dangereux de nos escapades car, durant une dizaine de secondes, nous y étions à découvert, sans aucune possibilité d'abri. La peur d'être aperçues était très courte mais nous retenions notre souffle.
Une plantation de charmes séparait notre espace de jeux de la propriété voisine. Elle prenait naissance à l'extrémité de la cour, longeait le grand buddleia, se contorsionnait jusqu'au tilleul et terminait sa course dans le massif de bouleaux au fond du jardin. C'est dans cette haie que ma sœur avait tracé la voie royale pour nos fugues forestières. Voie royale mais quand même tortueuse et il fallait toute la souplesse de la jeunesse et tout notre entraînement à la vie sauvage pour nous y infiltrer et y avancer , branche après branche, fourche après fourche, sans rester pendues par le col à l'un des solides rameaux. La trame serrée des charmes nous protégeait tout au long de l' avancée vers le tilleul et c'est au pied de ce gros aïeul que nous quittions la haie pour continuer le voyage, rampant cette fois dans les hautes herbes jusqu'aux bouleaux. Là, nous étions sauvées, personne ne pouvait y deviner notre présence. Il n'y avait plus qu'à passer les fils barbelés du fond du jardin, séparation dérisoire que ma sœur franchissait en levant lestement la jambe tandis que moi, je choisissais de la franchir à quatre pattes, en passant par dessous. Hop ! Les futaies voisines étaient atteintes et nous prenions pied dans la liberté, filant et bondissant comme des hases parmi les châtaigniers et les noisetiers.
Arrivées au sentier qui descendait vers le ruisseau et la clairière, ma sœur faisait un petit détour qui nous amenait à la maison du bûcheron. O..., sa meilleure amie, se réjouissait de nos arrivées intempestives pour participer à nos randonnées et c'était très souvent sous l'œil mécontent de sa mère que, toutes trois, nous repartions à toutes jambes vers les frais ombrages.
  
O... la meilleure amie d'enfance
Cette brave mère ne nous dénonça jamais alors que les fuites régulières de sa fille la privaient d'une main d'œuvre dont elle avait tant besoin pour terminer les travaux ménagers. Oui, une bien brave femme qui devait avoir compris la valeur des petits bonheurs enfantins, elle qui avançait alors dans la vie sous le joug de toutes les servitudes des familles peu aisées.
Le temps de liberté était mesuré car, après une bonne heure de courses dans les fougères ou dans la clairière, nous devions inverser le trajet et réintégrer la chambre parentale afin d'y être présentes lors de la venue de notre mère. O..., quant à elle, retournait aux menus services ménagers dans l'attente de la réapparition de ma sœur après la sieste.
Même si ces courses dans le bois ne nous éloignaient pas vraiment de la maison, le seul fait d'avoir choisi le camp de l'évasion, en opposition à la sieste abhorrée, procurait un bonheur indicible.
Pimentée par les brûlures du soleil d'été, par la vue des lapins plongeant dans leurs terriers, par l'odeur chaude du serpolet et de la menthe, par le bruissement soyeux et la fraîcheur du ruisseau où s'ébattaient des nèpes et des gerris que nous appelions araignées d'eau, cette liberté avait, en permanence, un goût de bonheur primitif accessible aux âmes enfantines seules.
Grâce à maman et à son besoin de repos, chaque après-midi d'été nous avions un interdit à transgresser et ces désobéissances journalières nous ouvraient les portes du paradis.


   La maison du bonheur...
Crédit photo : Danielle Moreau

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